La Confédération marocaine des exportateurs (ASMEX), qui fédère plus de 600 entreprises, a mené une mission de prospection à Kinshasa du 15 au 17 décembre 2025 pour dynamiser les échanges économiques entre la RDC et le Maroc. Un objectif stratégique, alors que le commerce bilatéral demeure faible et volatil, oscillant entre 37 et 60 millions de dollars ces dernières années. Dans cet entretien, sa secrétaire générale, Kawtar Raji, détaille les priorités de cette démarche. Cofondatrice du cabinet Gauvin & Raji, présent en RDC depuis 2023, l’avocate marocaine revient également sur les conditions nécessaires pour transformer l’ambition Sud-Sud en projets concrets et durables.
Bankable : Du 15 au 17 décembre dernier, vous avez conduit une délégation diversifiée de l’ASMEX (ingénierie, agroalimentaire, technologie, digital…) en mission en RDC. Quels sont les objectifs précis de cette démarche ?
Kawtar Raji : Cette mission, que j’ai conduite au nom de la Confédération marocaine des exportateurs (ASMEX), s’inscrit d’abord dans le cadre du protocole d’accord que nous avons signé avec l’Agence nationale pour la promotion des investissements de la RDC (ANAPI) en juillet 2023. Ce protocole établit un cadre de coopération destiné à favoriser les échanges entre opérateurs économiques marocains et congolais, notamment à travers l’identification d’opportunités d’affaires, l’accompagnement des entreprises et l’organisation de rencontres économiques.
Notre mission de décembre dernier s’inscrit également dans la volonté du Maroc de renforcer la coopération Sud-Sud, conformément aux hautes orientations de Sa Majesté le Roi Mohammed VI. Enfin, c’est une façon de ramener nos échanges économiques à la hauteur de l’histoire d’amitié entre le Maroc et la RDC.
Nous avons tenu à organiser cette mission dans un calendrier un peu contraint — à la veille de la Coupe d’Afrique des Nations de Football — parce que nous voulions envoyer un signal clair aux milieux économiques des deux pays : celui d’une volonté partagée d’aller de l’avant ensemble, de renforcer la présence des opérateurs marocains en RDC et d’accueillir, réciproquement, les opérateurs congolais chez nous.
Cette volonté a pu se traduire concrètement grâce à la forte mobilisation de l’ANAPI et l’excellent accompagnement de ses équipes sur l’ensemble des aspects : planification, mise en relation avec les autorités et partenaires économiques, logistique, etc.
Dans cette logique, cette mission marque le début de la mise en œuvre de notre partenariat avec l’ANAPI. D’autres missions suivront, avec l’objectif d’organiser quelque chose de plus ambitieux, comme un forum économique en 2026.
Nous avons ciblé des secteurs présentant un réel intérêt pour la RDC et pour lesquels des membres de l’ASMEX ont exprimé une volonté d’explorer le marché congolais. Nous travaillons avec l’ANAPI à l’identification d’autres secteurs stratégiques en plus des infrastructures et du BTP, qui seront représentés dans les prochaines missions.
Bankable : À l’issue de cette première mission, quels indicateurs — contractuels, relationnels ou institutionnels — permettent de considérer que cette initiative est une réussite ?
KR : Plusieurs indicateurs permettent d’apprécier les premiers résultats de cette mission. D’abord, l’expression d’un appui institutionnel clair: nous avons eu le privilège d’être reçus par deux ministres — le ministre du Commerce extérieur, son excellence, monsieur Julien Paluku Kahongya et le ministre du Plan, son excellence monsieur Guylain Nyembo Mbwizya — qui ont exprimé, du côté congolais, la volonté d’accompagner les initiatives économiques et de travailler à la fluidification des échanges entre nos deux pays. Pour les opérateurs marocains, c’est un message important en ce qu’il rassure sur l’existence d’un environnement institutionnel attentif et ouvert au dialogue.
Deuxième indicateur : la forte mobilisation et la réussite de la journée B2B. Il y a eu une forte présence d’opérateurs économiques, venus à la rencontre de nos exportateurs et qui ont manifesté un intérêt. J’ose croire qu’après ces échanges, il y aura des résultats concrets.
Enfin, il y a la dynamique engagée avec l’ANAPI, que nous voulons poursuivre et renforcer non seulement à travers des missions B2B sectorielles mais également à travers l’identification d’un pipeline de projets d’investissement et de co-investissement en RDC sur lesquels, en tant qu’ASMEX, nous pourrons mobiliser des investisseurs marocains. L’Agence congolaise des grands travaux (ACGT) nous a, par ailleurs, présenté des opportunités intéressantes, notamment en matière d’infrastructures.
L’objectif est de contribuer à la construction d’un partenariat solide et durable entre deux grands pays : le Maroc et la RDC.
Bankable : Après votre mission, comment qualifiez-vous l’accueil réservé aux produits et services marocains ? Le “Made in Morocco” est-il perçu comme une offre premium, ou comme une solution adaptée au pouvoir d’achat local ?
KR : La question est pertinente. Nous sommes au début d’une dynamique d’exploration mutuelle, qui permettra d’identifier les segments de marché les plus pertinents et de mesurer le positionnement prix/qualité.
Le secteur privé marocain cherche des opportunités de long terme, durables et mutuellement bénéfiques. Les orientations de Sa Majesté sont claires : construire des partenariats gagnant-gagnant à l’échelle africaine.
Parmi les exportateurs présents dans notre mission, certains travaillent déjà avec la RDC et exportent sur ce marché : ils sont dans une logique de consolidation et de renforcement de leurs parts. La plupart, en revanche, découvrait le marché pour la première fois, avec l’objectif de nouer des relations d’affaires. La question de l’adéquation de nos produits au pouvoir d’achat pourra donc être appréciée ultérieurement.
Bankable : À vous écouter, il ne s’agit pas de se limiter aux opportunités de court terme : l’objectif est de positionner durablement le Maroc comme partenaire industriel et technologique de référence pour la RDC. C’est bien cela ?
KR : Tout à fait. Le secteur privé marocain cherche des opportunités de long terme, durables et mutuellement bénéfiques. Les orientations de Sa Majesté sont claires : construire des partenariats gagnant-gagnant à l’échelle africaine.
Il est aujourd’hui largement admis que les échanges intra-africains demeurent limités, aux alentours de 15%, alors même que dans d’autres régions du monde comme l’Europe ou l’Asie, l’essentiel des échanges commerciaux se fait à l’intérieur même du continent. L’enjeux pour les opérateurs économiques africains est de tirer parti de ce potentiel inexploité notamment en se positionnant comme partenaires commerciaux et industriels de confiance.
Je pense que la RDC et le Maroc peuvent par l’histoire, la géostratégie et le poids économique jouer un rôle moteur au service d’une intégration économique africaine plus aboutie. C’est précisément l’esprit dans lequel s’inscrit la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf).
Bankable : Les échanges entre la RDC et le Maroc se font dans quel cadre juridique ? Et que faudrait-il faire pour basculer sur la couverture de la ZLECAf ?
KR : Les échanges commerciaux entre les deux pays peuvent en principe s’inscrire dans le cadre de l’accord portant création de la ZLECAF signé en 2018 dès lors que les deux pays ont ratifié ledit accord et ont adopté leurs listes réciproques de concessions tarifaires. L’idée est de voir comment les exportateurs marocains et congolais peuvent bénéficier de ces listes, en tenant compte des règles d’origine et des calendriers de démantèlement.
Quelques jours avant notre venue en RDC, un forum d’affaires sur la ZLECAf s’est tenu au Maroc, en présence de plusieurs ministres africains dont le ministre congolais du Commerce extérieur. Les échanges ont confirmé une volonté commune d’accélérer l’intégration régionale dans le cadre de la ZLECAf.
Cela étant, nous ne pouvons pas attendre que la ZLECAf soit pleinement opérationnelle pour développer les échanges. La possibilité de signer un accord commercial bilatéral a été évoquée avec le ministre congolais du Commerce extérieur. Ce serait un bon signal : un cadre bilatéral spécifique pourrait apporter des réponses plus rapides et plus lisibles aux opérateurs économiques.
Bankable : Depuis la signature de l’accord avec l’ANAPI, des entreprises marocaines sont venues en prospection, y compris de grandes banques. Mais les choses prennent du temps à se concrétiser. Qu’est-ce qui l’explique ?
KR : Il existe malheureusement une perception parfois biaisée de la réalité en RDC, avec une confusion liée à ce qui se passe à l’Est du pays. Cela nous oblige à rassurer et à expliquer que le conflit est circonscrit à une partie du territoire, tandis que le reste du pays vit normalement.
Par ailleurs, l’absence d’accords bilatéraux — non double imposition, protection des investissements, etc. — n’aide pas non plus. Ces accords contribueraient à renforcer la sécurité juridique des investissements, en complétant le cadre offert par le droit congolais notamment le Code des investissements, et en envoyant un signal de confiance supplémentaire aux investisseurs. Je suis convaincue que, dès qu’ils seront en place, les flux d’affaires augmenteront.
L’ASMEX n’a pas attendu la conclusion de ces accords pour agir. Nous sommes présents pour démontrer aux investisseurs et exportateurs marocains qu’il existe de réelles opportunités en RDC, et que ce marché mérite d’être appréhendé dans une logique stratégique de long terme.
Bankable : Savez-vous ce qui retarde la signature de ces accords bilatéraux ?
KR : La conclusion de ces accords nécessite la réunion d’une commission mixte bilatérale Maroc-RDC chargée d’en finaliser les termes. Selon les informations dont nous disposons, la commission devrait se réunir prochainement et permettre l’aboutissement d’un ensemble conséquent d’accords bilatéraux, préalablement à leur signature par les deux chefs d’État.
Bankable : La RDC, c’est plus de 100 millions de personnes à nourrir. Quelle est votre approche sur l’agroalimentaire ? Est-il possible de développer des co-entreprises pour produire localement ?
KR : Nous privilégions l’approche du co-développement. La RDC dispose d’un potentiel agricole considérable, notamment en terres arables. En combinant ce potentiel avec le savoir-faire marocain, les intrants et les capacités d’investissements, nous pouvons développer des projets structurants au service de l’autosuffisance alimentaire et de l’approvisionnement des marchés régionaux.
Mon premier conseil est d’identifier un partenaire local de confiance. Même s’il n’y a pas d’obligation générale de s’associer à un partenaire local — hormis dans certains domaines comme la sous-traitance —la connaissance du terrain, des usages et des dynamiques locales est déterminante pour réussir une implantation locale.
Cette dynamique pourra se renforcer, au rythme des réformes légales et réglementaires engagées et de l’amélioration progressive du climat des affaires, ce qui pourra ouvrir des perspectives concrètes pour les investisseurs marocains.
Bankable : Avez-vous identifié des opportunités en dehors des mines ? Dans quels secteurs les entreprises marocaines devraient-elles regarder en priorité ?
KR : Oui, les opportunités dépassent le seul secteur minier. Je pense aux infrastructures et au BTP, avec des projets d’envergure, dont l’extension de Kinshasa. Des entreprises marocaines disposent d’un savoir-faire reconnu dans ces domaines et peuvent légitimement se positionner aux côtés des acteurs chinois et turcs.
Le secteur de l’énergie est également stratégique. Le Maroc, engagé de longue date dans la transition énergétique, dispose d’une expertise solide en énergies renouvelables. Cette expertise peut être mobilisée pour accompagner la RDC.
Les secteurs médical et pharmaceutique offrent eux aussi un potentiel important. Il s’agit à la fois de renforcer l’accès aux soins, de développer des capacités locales de production ou de distribution de médicaments et d’améliorer les infrastructures hospitalières.
Par ailleurs, le Maroc a une expérience importante en banque-finance sur le continent. Bank of Africa est déjà présente en RDC, mais d’autres institutions pourraient venir renforcer l’écosystème financier du pays.
Enfin, le Maroc dispose de champions industriels et d’un positionnement stratégique au carrefour de l’Europe, l’Afrique, et l’Amérique, ainsi que d’un réseau d’accords de libre-échange attractif. L’idée est de développer des joint-ventures maroco-congolaises, mais aussi d’attirer des investisseurs internationaux qui pourront s’implanter d’abord au Maroc, puis en RDC.
Bankable : Votre cabinet, Gauvin & Raji, est implanté à Kinshasa depuis 2023. Quel réflexe juridique ou stratégique recommanderiez-vous aux entreprises marocaines souhaitant s’implanter durablement en RDC ?
KR : Mon premier conseil est d’identifier un partenaire local de confiance. Même s’il n’y a pas d’obligation générale de s’associer à un partenaire local — hormis dans certains domaines comme la sous-traitance —la connaissance du terrain, des usages et des dynamiques locales est déterminante pour réussir une implantation locale.
Deuxième conseil : sécuriser en amont son partenariat et son activité. cela suppose de se faire accompagner par un cabinet d’avocats capable de défendre efficacement les intérêts de l’investisseur. En cas de joint-venture par exemple, les statuts et le pacte d’associés doivent être soigneusement rédigés, les droits des parties bien définis, et la gouvernance conçue de manière à éviter les blocages. La structuration juridique est fondamentale pour rassurer l’investisseur.
Notre approche consiste à intervenir en amont, en rapprochant les opérateurs, en identifiant les opportunités, en structurant notamment des joint-ventures puis en accompagnant les projets dans la durée, afin d’éviter les contentieux et sécuriser les investissements sur le long terme.
Bankable : Le climat des affaires est souvent présenté comme complexe en RDC. Quel est votre regard, en tant que juriste installée depuis 2023 ?
KR : Je suis attentive à la trajectoire du pays : les réformes déjà entamées, celles envisagées, et surtout la volonté d’améliorer le climat des affaires. Le rôle de l’avocat est non seulement d’identifier les défis juridiques, mais aussi de les traiter par des mécanismes contractuels adaptés.
Pour un investisseur, il ne s’agit pas seulement de constater ce qui peut encore être amélioré mais de s’inscrire dans la dynamique de transformation. Cette dynamique est réelle et positive. Cela se reflète dans l’évolution des indicateurs du pays et dans l’intérêt soutenu des partenaires internationaux. Le FMI, la BAD, la Banque mondiale et d’autres institutions font confiance au pays. Il y a aussi un accord stratégique entre la RDC et les États-Unis, en cours de finalisation. La RDC est un marché exigeant qui se construit dans le temps, pour des acteurs prêts à avancer avec prudence.
Interview réalisée par Aboudi Ottou
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