La présidente de l’Association congolaise des banques (ACB) et directrice générale de Standard Bank RDC, Marie-Gabrielle Opese, a accordé une interview à l’Agence Ecofin. Conformité, lutte contre le blanchiment des capitaux, cybersécurité et fin annoncée des transactions en espèces en dollars : elle revient sur plusieurs dossiers sensibles pour le secteur bancaire congolais. Bankable vous propose l’intégralité de cet entretien.
Agence Ecofin : Kinshasa a récemment accueilli un atelier consacré à la conformité financière, réunissant régulateurs, banques et acteurs internationaux autour d’un objectif commun : repositionner la conformité comme un levier stratégique pour le secteur financier congolais. Que retenez-vous de cet atelier et quelles pourraient être ses retombées pour le secteur bancaire en RDC ?
Marie-Gabrielle Opese : Cet atelier a d’abord permis de rappeler que la conformité ne peut plus être perçue comme une simple contrainte réglementaire. Elle constitue aujourd’hui un véritable levier stratégique pour la stabilité, la crédibilité et la modernisation du secteur financier.
Les échanges ont mis en évidence plusieurs réalités : l’évolution rapide des risques, la sophistication croissante des fraudes, l’essor des paiements digitaux, mais également la nécessité d’adapter en permanence nos dispositifs de contrôle et de gestion des risques.
Cette initiative a surtout permis de renforcer le dialogue entre les banques, le régulateur, les partenaires internationaux et les autres acteurs de l’écosystème financier. C’est essentiel, car les défis actuels ne peuvent être traités de manière isolée.
Au-delà des aspects techniques, cette rencontre contribue également à renforcer la culture de conformité au sein du secteur bancaire congolais et à favoriser une convergence progressive vers les meilleurs standards internationaux.
AE : Depuis 2022, la RDC figure sur la liste grise du GAFI. Quelles conséquences cette situation a-t-elle eu pour le secteur bancaire congolais et quels progrès vous rendent aujourd’hui optimiste quant à une sortie prochaine de cette liste ?
MGO : L’inscription sur la liste grise a eu des conséquences importantes, notamment en termes de perception du risque pays, de coûts de conformité, de vigilance accrue de la part des correspondants bancaires et parfois de ralentissement dans certaines relations financières internationales.
Toutefois, il est important de souligner les efforts significatifs réalisés ces dernières années par les autorités congolaises, la Banque Centrale du Congo, la CENAREF ainsi que l’ensemble des institutions financières. Des réformes importantes ont été engagées, tant sur le plan réglementaire qu’opérationnel, avec un renforcement progressif des dispositifs de lutte contre le blanchiment des capitaux et le financement du terrorisme.
« Des réformes importantes ont été engagées, tant sur le plan réglementaire qu’opérationnel, avec un renforcement progressif des dispositifs de lutte contre le blanchiment des capitaux et le financement du terrorisme. »
Aujourd’hui, les avancées enregistrées permettent d’envisager avec confiance une issue favorable dans un avenir proche. Mais au-delà de la sortie de la liste grise, le véritable enjeu consiste à inscrire durablement ces progrès dans les pratiques et dans la gouvernance du secteur financier.
AE : Visa défend l’idée qu’une économie moins dépendante des espèces faciliterait la conformité et la traçabilité financière. Dans un pays où le cash reste dominant, jusqu’où les banques peuvent-elles accompagner cette transition sans exclure une partie de la population ?
MGO : La réduction progressive de la dépendance au cash constitue une évolution naturelle et nécessaire pour renforcer la traçabilité des flux, améliorer l’efficacité des contrôles et favoriser l’intégration financière.
Toutefois, cette transition doit être progressive, pragmatique et adaptée aux réalités socio-économiques de notre pays. Le défi consiste à concilier deux impératifs : renforcer la formalisation et la traçabilité des opérations, tout en préservant l’inclusion financière pour les populations qui restent encore largement dépendantes des espèces. Cela suppose notamment le développement des infrastructures de paiement, le renforcement de l’éducation financière, l’amélioration de l’accès aux services bancaires et digitaux, ainsi qu’une coordination étroite entre les banques, les pouvoirs publics et les acteurs technologiques.
AE : Dans cette même logique, lors de sa réunion du 9 avril, le Comité de politique monétaire de la Banque centrale du Congo (BCC) a décidé de réserver à la Banque centrale l’exclusivité de l’importation physique des billets en devises et d’interdire les transactions en espèces en monnaies étrangères à partir du 9 avril 2027. Une telle mesure aura nécessairement des conséquences pour le secteur bancaire. Quels défis avez-vous identifiés et comment les banques se préparent-elles à sa mise en œuvre ?
MGO : Cette réforme constitue une évolution majeure pour l’écosystème financier congolais et traduit une volonté de renforcer la formalisation des flux ainsi que l’efficacité de la politique monétaire et des dispositifs de contrôle.
Sa mise en œuvre soulève naturellement plusieurs défis, notamment en matière d’adaptation des habitudes de paiement, de disponibilité des infrastructures digitales, de sensibilisation des acteurs économiques et de gestion opérationnelle des flux.
La cybersécurité ne peut plus être considérée comme une question purement technique ou informatique ; elle devient un enjeu stratégique de gouvernance et de résilience institutionnelle.
Les banques se préparent progressivement à cette transition, notamment à travers le renforcement des solutions de paiement électronique, l’amélioration des dispositifs de conformité et l’accompagnement de la clientèle dans l’adoption de nouveaux usages.
Il sera toutefois essentiel que cette évolution s’inscrive dans une démarche progressive, coordonnée et inclusive, afin de garantir son efficacité et son acceptabilité.
AE : Avec la montée des paiements digitaux, de nouveaux risques émergent, notamment les fraudes numériques, les « money mules » ou encore les cryptoactifs. Observez-vous déjà ces phénomènes en RDC ? Comment les banques congolaises s’adaptent-elles concrètement à ces nouvelles menaces ?
MGO : Oui, ces phénomènes sont désormais une réalité à laquelle les institutions financières congolaises sont de plus en plus confrontées.
L’accélération de la digitalisation des services financiers s’accompagne naturellement d’une sophistication des schémas de fraude, qu’il s’agisse des « money mules », de l’ingénierie sociale, de la compromission de comptes ou encore des risques liés aux cryptoactifs.
Face à ces nouvelles menaces, les banques renforcent progressivement leurs dispositifs de surveillance des transactions, leurs mécanismes de détection des anomalies, leurs outils de cybersécurité ainsi que la sensibilisation des clients et des équipes internes.
Mais cette évolution appelle également une coopération renforcée entre les institutions financières, les autorités de régulation et les partenaires technologiques.
AE : La digitalisation expose aussi le système financier congolais à des cyberattaques. Lors d’une conférence internationale sur les cryptoactifs et les innovations numériques organisée par la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), le gouverneur de la BCC a indiqué que le secteur financier du pays n’était pas suffisamment préparé face à la nouvelle génération de cyberattaques facilitées par l’intelligence artificielle. Est-ce une préoccupation partagée par l’ACB ? Que faut-il faire pour renforcer la protection du secteur face à ces risques ?
MGO : La cybersécurité constitue aujourd’hui une préoccupation majeure pour l’ensemble du secteur financier, et les observations formulées par le Gouverneur de la Banque Centrale traduisent une réalité mondiale : les cybermenaces évoluent extrêmement rapidement, notamment avec l’intégration croissante de l’intelligence artificielle dans les mécanismes d’attaque.
Cette situation impose un changement d’approche. La cybersécurité ne peut plus être considérée comme une question purement technique ou informatique ; elle devient un enjeu stratégique de gouvernance et de résilience institutionnelle.
Le renforcement de la protection du secteur passe notamment par l’investissement dans les infrastructures de sécurité, la formation continue des équipes, le partage d’information sur les menaces, les tests de résilience, ainsi qu’une coopération plus étroite entre les acteurs du secteur et les autorités compétentes. L’enjeu est de construire un écosystème capable non seulement de réagir aux attaques, mais également de les anticiper.
Interview réalisée par l’Agence Ecofin
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