Pendant des années, Kinshasa a dénoncé l’intégration de minerais issus des zones de conflit dans les chaînes d’approvisionnement mondiales, sans toujours parvenir à documenter précisément le parcours de ces ressources jusqu’aux produits finis vendus sur les marchés internationaux. Un nouveau rapport de l’ONG britannique Global Witness, publié en juin 2026, apporte de nouveaux éléments sur ce circuit. Fruit d’une année d’enquête fondée notamment sur des données douanières, l’analyse des flux commerciaux et des témoignages, le document retrace le parcours du coltan provenant de mines contrôlées par l’AFC/M23 jusqu’à des fonderies et fournisseurs de composants liés aux chaînes d’approvisionnement de grands groupes technologiques.
Tout commence à Rubaya, dans le territoire de Masisi, au Nord-Kivu. Dans cette zone minière de l’Est de la République démocratique du Congo, les collines riches en coltan sont devenues, depuis 2024, l’un des points névralgiques du financement de l’AFC/M23.
Selon Global Witness, les mines de Rubaya représenteraient environ 15 % de la demande mondiale en tantale, métal dérivé du coltan et utilisé notamment dans les condensateurs présents dans les smartphones, ordinateurs portables, serveurs, équipements de télécommunication et véhicules modernes.
Après avoir pris le contrôle des principales routes autour de Rubaya fin 2023, puis des mines en avril 2024, l’AFC/M23 aurait organisé un circuit d’évacuation illégale du coltan vers le Rwanda. Ces constats rejoignent ceux déjà formulés par les experts des Nations unies.
La route de Rubaya
Le réseau de contrebande entre Rubaya et le Rwanda serait structuré autour de Bahati Erasto, nommé gouverneur du Nord-Kivu par l’AFC/M23 dans son administration parallèle. Global Witness cite également Augustin Baribugwira Bizimana, Mutombo « Safari » Cimana, Charles Munyaneza et Manizabayo Semafuko parmi les acteurs importants de ce circuit.
L’ONG décrit un système de taxation prélevé à différentes étapes de la chaîne commerciale. Les négociants paieraient notamment 4 dollars par kilogramme à l’AFC/M23, tandis que 3 dollars par kilogramme reviendraient à des acteurs publics rwandais. Selon les experts de l’ONU, cette taxation aurait généré environ 800 000 dollars par mois pour l’AFC/M23.
Global Witness affirme qu’au moins 1 400 tonnes de coltan seraient passées illégalement de RDC vers le Rwanda au cours de la première année d’occupation des mines de Rubaya. L’organisation évoque aussi plus de 2 000 tonnes de coltan de contrebande dont la destination finale reste difficile à établir avec précision.

Le circuit décrit passe désormais souvent par Goma, contrôlée par l’AFC/M23, puis par la frontière Goma-Gisenyi. Une partie du coltan transiterait sous les yeux de responsables frontaliers rwandais avant d’être acheminée vers Kigali.
Une fois au Rwanda, le minerai serait mélangé à la production locale avant d’être exporté comme coltan rwandais. Cette étape met en cause l’efficacité des mécanismes de traçabilité, en particulier le système ITSCI, utilisé dans la région des Grands Lacs pour certifier les minerais dits « 3T » : étain, tungstène et tantale.
Des trafiquants interrogés par l’ONG affirment que du coltan provenant de zones contrôlées par l’AFC/M23 aurait reçu des étiquettes de traçabilité, lui donnant une apparence de conformité. Global Witness observe d’ailleurs que les exportations de coltan certifiées par ITSCI ont fortement augmenté, suivant la même tendance que les exportations rwandaises depuis la prise de Rubaya.
Kigali comme point de sortie
Selon l’enquête, sept entreprises ont assuré l’essentiel des exportations de coltan du Rwanda entre janvier 2023 et septembre 2025. Global Witness affirme disposer d’éléments montrant qu’au moins cinq d’entre elles se sont approvisionnées en coltan lié aux mines de Rubaya : Kanzamin, African Panther Resources, Sunrise Metal Company, Boss Mining Solution et Philbert Trading Minerals.
Kanzamin, anciennement Trading Services Logistics, est présentée comme l’un des acteurs importants du commerce de coltan au Rwanda. Global Witness affirme que plusieurs négociants lui ont vendu du coltan provenant de Rubaya et qu’une personne employée par l’entreprise aurait confirmé l’achat de minerais issus de cette zone. L’ONG indique aussi que Kanzamin aurait installé un petit laboratoire à Rubaya pour mesurer la teneur en tantale.
Après son exportation du Rwanda, le coltan emprunterait principalement les corridors logistiques d’Afrique de l’Est. Les cargaisons transiteraient notamment par les ports de Dar es Salaam, en Tanzanie, et de Mombasa, au Kenya, avant d’être expédiées vers l’Asie ou revendues à des négociants internationaux.
Global Witness affirme que Sunrise Metal Company a vendu du coltan à plusieurs fonderies chinoises, dont Jiujiang Jinxin Nonferrous Metals, Jiujiang Tanbre et Ningxia Orient Tantalum Industry. L’ONG indique aussi avoir contacté l’entreprise en se présentant comme un négociant de Rubaya. Selon le rapport, Sunrise se serait dite intéressée par l’achat de coltan, tout en proposant une aide pour le passage de la frontière.
Les deux autres grands exportateurs identifiés sont East Group Minerals et Tawotin. Cette dernière est présentée comme liée à l’homme d’affaires suisse Chris Huber. Global Witness indique que Tawotin vend à East Rise Corporation, société basée à Hong Kong et dirigée par John Crawley. L’ONG cite aussi Star Dragon Corporation, TMC Minerals and Metals Holding Company et Trend Minerals Corporation SDN comme entités liées à ce réseau commercial.
Après son exportation du Rwanda, le coltan emprunterait principalement les corridors logistiques d’Afrique de l’Est. Les cargaisons transiteraient notamment par les ports de Dar es Salaam, en Tanzanie, et de Mombasa, au Kenya, avant d’être expédiées vers l’Asie ou revendues à des négociants internationaux.
Des ports africains aux fonderies asiatiques
Selon Global Witness, huit acheteurs ont acquis directement près de 85 % du coltan exporté du Rwanda depuis début 2023. Parmi les noms cités figurent Minterra, Halcyon, Traxys, East Rise Corporation, Novocore, Ningxia Orient Tantalum Industry et Jiujiang Jinxin Nonferrous Metals.
Ces acheteurs sont principalement basés aux Émirats arabes unis, en Chine, à Hong Kong et au Luxembourg. À l’exception de la Chine, ces places joueraient surtout un rôle de transit ou de négoce, avant la revente du minerai à des fonderies et affineries situées ailleurs.
Global Witness affirme avoir identifié huit fonderies ayant transformé l’essentiel du coltan exporté du Rwanda entre 2023 et septembre 2025. Six se trouvent en Chine : Ningxia Orient Tantalum Industry Co., Jiujiang Jinxin Nonferrous Metals Co., Jiujiang Tanbre Co., Jiujiang Zhongao Tantalum & Niobium Co., Ximei Resources (Guangdong) et Hengyang King Xing Lifeng New Materials Co. Deux autres fonderies sont également citées : Ulba Metallurgical Plant, au Kazakhstan, et Taniobis, en Thaïlande.

Selon l’ONG, au moins quatre de ces fonderies auraient probablement traité du coltan lié aux mines de Rubaya.
Le rapport détaille plusieurs flux. Halcyon aurait expédié une partie de son coltan de Dar es Salaam vers Taniobis en 2023 et envoyé du coltan du Rwanda vers la Chine. Specialty Metals Resources aurait envoyé au moins une cargaison de Dar es Salaam vers Ximei Resources en 2024. Sunrise Metal Company aurait vendu d’importantes quantités de coltan à Jiujiang Jinxin, Jiujiang Tanbre et Ningxia Orient Tantalum Industry, et expédié au moins une cargaison à Hengyang King Xing Lifeng New Materials.
East Group Minerals aurait, de son côté, envoyé la majeure partie de son coltan en Chine via Minterra, tout en expédiant du coltan à Jiujiang Zhongao. Minterra aurait également fait parvenir du coltan rwandais à Ulba et à Ningxia Orient Tantalum Industry.
Global Witness mentionne aussi East Rise Corporation, qui aurait expédié en 2023 et 2024 des cargaisons de coltan, dont certaines d’origine congolaise ou ambiguë, vers Ulba. En 2024 et 2025, East Rise Corporation aurait également envoyé du coltan du Rwanda et de RDC vers sa filiale malaisienne Trend Minerals Corporation, laquelle aurait auparavant expédié du coltan vers la Chine.
Le moment où l’origine s’efface
C’est à l’étape de la fonderie que l’identification de l’origine géographique devient beaucoup plus difficile. Une fois le coltan transformé en tantale, il devient complexe de distinguer le métal issu d’une mine certifiée de celui provenant d’une zone de conflit.
Le tantale ainsi produit entre ensuite dans la fabrication de composants, en particulier les condensateurs. Global Witness rappelle que le marché mondial des condensateurs en tantale est dominé par quelques grands acteurs, dont Kemet, Kyocera AVX, Vishay, Panasonic et Hongda Electronics Corp.
L’ONG établit ensuite des liens entre les fonderies citées et les chaînes d’approvisionnement de grands groupes internationaux. Elle relève notamment que les États-Unis, le Salvador, Israël et les Philippines figurent parmi les principaux importateurs de tantale en provenance de Chine, où la plupart du coltan exporté du Rwanda aurait été transformé.
L’ONG ne dit toutefois pas qu’un produit spécifique de ces marques contient directement du coltan extrait à Rubaya. Elle établit plutôt des liens de chaîne d’approvisionnement entre certaines fonderies, des fournisseurs de composants et de grandes entreprises internationales.
Aux États-Unis, Global Witness cite des producteurs de condensateurs comme Vishay, Kyocera AVX, Global Advanced Metals et Kemet. L’ONG indique aussi que Kyocera AVX pourrait être l’un des principaux bénéficiaires des exportations de tantale de Chine vers le Salvador, où l’entreprise dispose d’un important site de production.
Des flux auraient également relié Ningxia Orient Tantalum Industry aux filiales de Samsung aux Philippines, où Samsung possède une usine de condensateurs, ainsi qu’à une filiale de Panasonic. Les cargaisons de tantale à destination d’Israël, où Vishay dispose d’un site de production important, proviendraient ces dernières années de la province chinoise du Ningxia, ce qui suggère, selon Global Witness, un lien possible avec Ningxia Orient Tantalum Industry.
C’est à travers ces circuits que Global Witness estime que le coltan de Rubaya pourrait avoir exposé les chaînes d’approvisionnement de groupes internationaux comme Amazon, Microsoft, Vodafone, Toyota, Sony, Nvidia, Honda, LG Display, Ericsson et Apple.
L’ONG ne dit toutefois pas qu’un produit spécifique de ces marques contient directement du coltan extrait à Rubaya. Elle établit plutôt des liens de chaîne d’approvisionnement entre certaines fonderies, des fournisseurs de composants et de grandes entreprises internationales.
Des garde-fous contestés
Le rapport met aussi en cause les garde-fous de l’industrie. Selon Global Witness, certaines fonderies citées ont été jugées conformes dans le cadre du Responsible Minerals Assurance Process, alors même qu’elles auraient transformé du coltan lié au conflit. L’ONG estime que ces audits ne permettent pas toujours de vérifier l’origine réelle des minerais, faute de données fiables sur la production par mine et d’outils indépendants d’identification géochimique.
La Responsible Minerals Initiative conteste cette lecture. Selon Global Witness, la RMI affirme que les audits RMAP permettent bien de surveiller les risques de contribution aux conflits et souligne les limites des données commerciales utilisées par l’ONG, notamment les décalages possibles entre extraction, stockage, expédition et réception par les fonderies.
Samsung a indiqué à Global Witness avoir examiné les éléments soulevés et ne pas avoir identifié d’inquiétude concernant ses transactions avec certaines fonderies. Ulba a, pour sa part, mis en avant sa présence sur la liste des fonderies conformes au RMAP. Plusieurs autres entreprises citées n’ont pas répondu aux sollicitations de l’ONG.
Pour Kinshasa, le rapport de Global Witness fournit de nouveaux éléments pour maintenir la pression sur les chaînes d’approvisionnement mondiales en minerais critiques. Au-delà du dossier Apple, il pose une question plus large : comment garantir que le tantale utilisé dans l’électronique mondiale ne finance pas les groupes armés actifs dans l’Est de la RDC ?
Pour Apple, ces éléments interviennent dans un contexte déjà sensible. En 2024, la RDC avait déposé des plaintes en France et en Belgique contre des filiales du groupe, les accusant notamment de recel de minerais de conflit et de pratiques commerciales trompeuses liées à ses engagements en matière d’approvisionnement responsable.
Apple avait alors rejeté les accusations et indiqué avoir demandé à ses fournisseurs de suspendre leurs achats d’étain, de tantale et de tungstène en provenance de RDC et du Rwanda. La plainte déposée en France a été classée sans suite en 2025, faute d’infractions suffisamment caractérisées. En Belgique, une procédure a en revanche été ouverte avec la désignation d’un juge d’instruction.
Pour Kinshasa, le rapport de Global Witness fournit de nouveaux éléments pour maintenir la pression sur les chaînes d’approvisionnement mondiales en minerais critiques. Au-delà du dossier Apple, il pose une question plus large : comment garantir que le tantale utilisé dans l’électronique mondiale ne finance pas les groupes armés actifs dans l’Est de la RDC ?
L’enjeu dépasse la seule responsabilité des entreprises technologiques. Il concerne aussi les mécanismes de traçabilité, les audits de fonderies, les autorités des pays de transit, les régulateurs internationaux et les dispositifs de sanctions contre les acteurs qui tirent profit des minerais de conflit.
Pierre Mukoko et Boaz Kabeya
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