Deux ans après les tensions de 2024 qui ont abouti à la signature d’un accord transactionnel avec l’Autorité de régulation de la sous-traitance dans le secteur privé (ARSP), Kibali Gold Mine (KGM), premier producteur d’or de la République démocratique du Congo (RDC), est de nouveau visée. Dans une décision signée le 17 février 2026 par son directeur général, Miguel Kashal, le régulateur ordonne l’annulation de plusieurs contrats de sous-traitance conclus par l’entreprise, qui exploite la mine d’or de Kibali dans la province du Haut-Uélé, avec trois prestataires : KMS SAU, Boart Longyear SAU et TAI Services SAS.
Pour l’ARSP, KMS SAU et Boart Longyear SAU ne sont pas des entreprises à capitaux congolais et, de ce fait, ne remplissent pas les conditions d’éligibilité prévues à l’article 6 de la loi du 8 février 2017 sur la sous-traitance. Peu d’informations sont disponibles sur KMS, mais Boart Longyear est un groupe d’origine australienne spécialisé dans le forage minier (exploration et production), les services géotechniques, ainsi que la fourniture d’équipements et de technologies de forage.
Selon le régulateur, Boart Longyear, présent en Australie, en Afrique et dans les Amériques, s’est vu accorder une dérogation en septembre 2024. L’ARSP estime toutefois que les conditions attachées à cette dérogation, notamment en matière de transfert de technologies, n’auraient pas été respectées.
Le cas de TAI Services SAS est distinct. L’ARSP soutient que le contrat relatif à la centrale d’achat institue cette société en « intermédiaire commercial » entre Kibali et des entrepreneurs congolais, situation qui aurait entraîné des tensions au sein des communautés autochtones du territoire de Watsa où est localisée la mine. La décision précise qu’un tel mécanisme, incluant la perception d’une commission en pourcentage sur les marchés attribués à des sous-traitants locaux, « contrevient aux exigences du contenu local ». Le régulateur rappelle que le lien contractuel doit être direct entre l’entreprise principale et le sous-traitant éligible.
Améliorations
La décision du 17 février s’inscrit dans la continuité d’un premier épisode survenu en janvier 2024, lorsque l’ARSP avait menacé de fermer la mine et annoncé des poursuites visant une société de sous-traitance, TCFF, accusée de capter l’essentiel des marchés et de percevoir des commissions. À l’issue des discussions, un accord transactionnel avait été signé entre l’ARSP et Kibali.
À l’époque, le régulateur avait annoncé l’ouverture de plus de 390 marchés aux sous-traitants éligibles et mis en avant une reconfiguration du dispositif contractuel. Barrick Mining, opérateur de la mine de Kibali, avait, de son côté, affirmé dans un communiqué publié le 1er mars 2024 travailler « avec l’ARSP sur une série d’initiatives de contenu local ». On peut aujourd’hui dire que cette collaboration n’a pas garanti un respect intégral et constant de la loi.
On peut néanmoins constater que les faits reprochés aujourd’hui à Kibali sont moins graves. En 2024, la compagnie minière était accusée d’avoir mis en place un système de prête-nom afin de réaliser elle-même les travaux de sous-traitance de ses propres activités de production. « On conclut noir sur blanc que TCFF n'est d'autre que Kibali Gold déguisé », affirmait Miguel Kashal. En 2026, il n’est plus question d’un système de captage généralisé des marchés de sous-traitance, mais de quelques cas de non-conformité.
Une mine stratégique
La décision du 17 février repose sur le rapport de la mission de contrôle menée en novembre 2025. À cette occasion, le directeur général de Kibali Gold s’était engagé à mettre en œuvre ses recommandations. « Nous avons une mission de contrôle qui est présentement ici à Kibali (...). Pour ce qui demandera des améliorations, nous allons travailler avec l’ARSP ainsi que l’autorité provinciale pour voir comment apporter ces améliorations et, pour les actions qui vont déjà dans le bon sens, nous allons voir comment optimiser », avait indiqué Cyrille Mutombo.
Afin d’éviter toute perturbation brutale des opérations, l’ARSP prévoit une période de transition permettant le lancement de nouveaux appels d’offres conformément à la loi.
Seule entreprise industrielle du Haut-Uélé, Kibali est importante pour le développement économique de la province, et même du pays. En juillet 2025, Barrick affirmait, dans un communiqué, que 3,1 milliards de dollars avaient été versés à des contractants et partenaires locaux depuis 2009. Le groupe a indiqué soutenir plus de 700 entreprises congolaises et souligné que les appels d’offres de Kibali étaient publiés conjointement avec l’ARSP. Il précisait déjà, en mars 2024, que 95 % des plus de 6 500 employés de la mine étaient Congolais.
Kibali est aussi un pilier économique majeur pour ses actionnaires : Barrick Mining (45 %), AngloGold Ashanti (45 %) et l’entreprise publique Sokimo (10 %). La mine d’or a enregistré un chiffre d’affaires de 2,3 milliards de dollars en 2025, en hausse de 40 % par rapport à 2024. Cette progression s’est, par exemple, traduite par une amélioration (+67 %) de la contribution de Kibali aux résultats de Barrick, passée de 316 millions en 2024 à 527 millions de dollars en 2025, malgré une hausse des charges de 13 %.
Pierre Mukoko et Timothée Manoke
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